Voyage de Baudouin à Stanleyville 17/12/1959

17 décembre 1959, coup de théâtre! Le jour du cinquantenaire du décès de Léopold II, sans avertir le gouvernement, le roi Baudouin part au Congo,destination Stanleyville. Il veut rendre hommage à son grand oncle et aller fleurir le monument de Léopold II, situé à quelques pas de la prison de Stanleyville. Là où Lumumba est enfermé, en attendant le procès pour son rôle présumé dans les émeutes sanglantes qui ont eu lieu suite au premier grand congrès du MNC. A travers cette démarche, Baudouin cherche clairement la confrontation avec l’étoile montante, le leader congolais dont le programme nationaliste risque de contrecarrer les ambitions de Baudouin, à savoir devenir le chef du Congo après l’indépendance, comme il prétend être le seul capable de rassembler les plus de 500 tribus composant la population du Congo. Le risque est énorme. Comme le remarque l’ambassadeur américain Freeman dans une note confidentielle entretemps déclassifiée: “En cas d’échec, le prestige royal en prendra un sacré coup et la tâche de la Belgique sera d’autant plus difficile par la suite
L’échec est total, quand la foule apprend que Baudouin n’est pas venu pour libérer Lumumba, la police anti émeute recourt à des gaz lacrymogènes pour disperser les manants. Le roi a dû fuir. Des heures après, enfin arrivé au monument de Léopold …

Sources

Pierre Leroy (Journal de la Province Orientale)

Pierre Leroy, Gouverneur de la Province Oriental, « journal de la province Orientale » (100 ex. hors commerce):

17 décembre
« Le Roi nous avait dit son intention d’aller fleurir le monument à Léopold II dont c’est le cinquantième anniversaire de la mort. Nous nous préparons à cette cérémonie quand j’apprends que 1.500 personnes sont massées devant la prison et qu’il s’y en ajoute de seconde en seconde. Bientôt, ils sont là 3.000 qui s’apprêtent à porter en triomphe Lumumba libéré et Baudouin, son sauveur. Pour comble, le monument est voisin de la prison et la troupe est bloquée derrière la foule qui remonte vers la ville en une lente poussée bouchant l’unique avenue. Les voitures venues à l’aérogare mettront deux heures pour regagner la ville, non sans être malmenées. L’attente est pénible. Aux officiers et commissaires, je redis : « Pas de casse ! » Mais, devant la prison, la foule devient menaçante. Enfin, un peloton y parvient, puis un deuxième. Il faudra des grenades pour dégager la place et, en se repliant, les manifestants se vengent sur les vitres des magasins. Vers 17h30, le calme est rétabli et le Roi peut se rendre au monument. Vide et silence. A la vue de nos trois voitures, une vingtaine de passants s’arrêtent et acclament le Roi… Ces cris maigres dans ce désert ! j’avais peine et j’avais honte. ( … )

Le Roi nous a longuement interrogés. H. Cornelis et moi, ensemble ou séparément. Il me dit soudain :

Si vous aviez tous les pouvoirs, vous prendriez sans doute certaines mesures pour assainir la situation ?
Oui, Sire.
Eh bien ! Prenez-les. Je vous couvre.
Je remercie Votre Majesté.
Brusquement, je me sens confondu et déprimé. D’un coup, j’imagine cette dictature sui generis soumise au Parlement, en proie aux partis, aux syndicats, aux tribunaux, à la presse, tous pratiquement intangibles. Quelles mesures prendre encore ? Celles qui auraient une chance d’être efficaces, le Roi lui-même ne pourrait les ordonner. Baudouin insiste : « Quelle est la première mesure que vous prendriez » ? Je réponds par une demi-boutade : « Je rappellerais le colonel Logiest qui vient d’être affecté au Ruanda ». Le Roi a un geste évasif mais, sans doute, ses pensées sont-elles proches des miennes car, après quelques pas, il ajoute : « Nous allons abandonner le Congo dans la honte et avec beaucoup de morts »

En Belgique, journalistes et politiciens sont surexcités. Toute la soirée, il a plu des télégrammes. Et maintenant, il est minuit passé, je suis abruti de fatigue, j’ai les pieds morts. Au lit.

18 décembre. Le Roi est resté toute la journée à la Résidence, recevant des groupes : membres de la commission préélectorale, membres des conseils, anciens combattants. L’après-midi, ce furent les délégués des partis. Le Roi est visiblement soucieux.

19 décembre. Le Roi nous a quittés ce matin. Les incidents du 17 avaient doublé les gardes. Les Noirs intimidés par ce déploiement de force et déçus du maintien de Lumumba en détention, les Blancs se souvenant des bousculades de l’avant-veille, il n’y avait à la plaine que quelque deux cents personnes. Le départ fut assez morne. Le Roi m’a serré longuement la main. Il semblait fort ému et moi, j’avais la gorge dans un étau. En me quittant, il m’a dit son espoir de revenir un jour dans des circonstances meilleures.  »

R. Bourgeois (Fonctionnaire Territorial 1931-1961)

Le 17 décembre 1959, un coup de théâtre : arrivée à 14 h. du roi Baudouin à Stanleyville en compagnie du ministre A. De Schrijver que vient rejoindre le G’G. Cornélis. On peut présumer que le roi aura été ému par le soulèvement révolutionnaire de Stanleyville en date du 29 octobre 1959, par la répression qui s’ensuivit et par l’arrestation du leader politique du M.N.C. Patrice Lumumba instigateur de l’émeute. Le roi aura peut-être été intrigué par l’annonce de l’indépendance faite pour 1960 à la Chambre des représentants en date du 15 décembre par M. A. De Schrijver. C’est le 16 décembre au matin que le G.G. apprend au gouverneur de la province Orientale l’arrivée du roi pour le lendemain. Les Noirs croient que si le roi Baudouin vient directement à Stanleyville sans passer par Léopoldville, c’est afin de libérer P. Lumumba et d’accorder l’indépendance immédiatement au Congo , en tout état de cause ils considèrent cette arrivée royale comme un coup porté à l’administration locale. Le roi doit avoir conservé un souvenir réjouissant du voyage qu’il effectua en Afrique belge en juin-juillet 1955. Les temps ont malheureusement changé.

Dès l’arrivée du roi à l’aérodrome de Stanleyville le service d’ordre est débordé et le souverain se voit entouré d’une foule menaçante vociférant : « Dipadas », « Vive Lumumba »; le roi doit être protégé par des gendarmes armés, baïonnette au canon. L’évacuation de l’aérodrome ne s’effectue que lentement, des pierres et des crachats sont lancés sur les voitures des Européens venus accueillir le souverain. La foule suit le roi et tente d’envahir la résidence du gouverneur de province où il va loger. Devant la prison 2 à 3.000 Africains se groupent dans le but de la prendre d’assaut en vue de libérer Lumumba; la gendarmerie intervient ici également afin de les disperser, elle lance des grenades lacrymogènes. Des blindés sont mis en position de tir devant la prison. En ville volent en éclats des vitrines de maisons et de magasins occupés par des Européens, la foule saccage des voitures appartenant à des Européens et à des Africains membres du P.N.P. Deux jeunes filles européennes sont malmenées sur la voie publique, elles sont déculottées mais pas violées, l’intervention de la gendarmerie est nécessaire pour les dégager de la foule de Noirs.

Le soir le roi est convaincu de l’extrême dégradation de l’esprit civique des Congolais, il confie au gouverneur de province Pierre Leroy : « Nous allons abandonner le Congo dans la honte et avec beaucoup de morts »
(191). Néanmoins de retour en Belgique et voulant y souffler l’optimisme, le roi déclare à la radio en date du 9
janvier 1960 : « … Au cours de mon périple j’ai été frappé par la magnifique vitalité des populations autochtone et européenne, leur robuste confiance dans l’avenir, leur désir quasi-unanime d’une collaboration sincère avec la Belgique, et je garderai précieusement le souvenir de leurs manifestations émouvantes d’attachement à la dynastie/…/ L’accession du Congo à l’indépendance ayant été reconnue/…/ nous nous trouvons devant une tâche exaltante » (192). Le roi et sa suite, en arrivant à Elisabethville le 23 décembre 1959, sont l’objet de manifestations d’hostilité.

Après le passage du roi Baudouin les Africains vont se montrer d’une grande familiarité à son égard ainsi qu’en témoignent les deux lettres ci-jointes parvenues à mon service des Affaires intérieures parmi des dizaines d’autres, Simon Bamikwa demande une hutte pour se loger avec sa famille, et la « pauvre » Constance Samueli sollicite une somme de 10 Fr pour s’acheter du savon et des cigarettes (cfr pp. 128-131).

Jean Stengers (L’action du roi)

« L’action du Roi en Belgique depuis 1831. Pouvoir et influence. » Duculot, 1992

Ajoutons que, tout en allant dans le même sens que la déclaration gouvernementale, le discours du Roi employait, en ce qui concerne la promesse d’indépendance, des termes plus nets, plus directs que ceux du gouvernement. Au Congo même, il sera donc, davantage que la déclaration gouvernementale, le terme de référence des mouvements nationalistes,
et leur coup de fouet.
Le souverain n’avait certainement pas prévu l’impact qu’auraient ses paroles. Par la suite, effrayé de ce qui se passait au Congo, il essaiera de contenir le déferlement des eaux qui s’échappaient des vannes qu’il avait lui-même contribué à ouvrir. Il nous faut < sauvegarder au Congo>, écrivait-il en septembre 1959 à son Premier Ministre, <les droits imprescriptibles que se sont créés nos pionniers >. Il nous faut impérativement << assurer la continuité de l’association de la Belgique et du Congo >. Et d’ajouter, de façon dramatique : < Si – ce qu’à Dieu ne plaise – nous devions perdre l’incomparable patrimoine que nous a légué le génie de Léopold II et qui, jusqu’à présent, fait notre orgueil, la Belgique en subirait un préjudice moral et matériel incalculable, et les responsables de cet abandon encourraient une unanime réprobation >> 2. Deux mois plus tard, en décembre 1959, révélant à un haut fonctionnaire colonial sa profonde tristesse, il lui confiait : < Nous allons abandonner le Congo dans la honte >>.
Aujourd’hui, avec le recul du temps, nous apercevons ce que la marche rapide du Congo vers l’indépendance, et vers une indépendance totale, avait en fait d’inéluctable. Du moins – et c’est là ce que nous
devons dans une large mesure à l’intervention du Roi – n’a-t-elle pas provoqué en Belgique les déchirements internes que l’on aurait pu redouter.
[…]. À tout bien réfléchir, le discours du 13 janvier 1959, pour sa part, a été probablement I’acte le plus important du règne. » (p.177)

« De là sa brusque initiative, en décembre 1959, de se rendre à nouveau au Congo, de manière cette fois tout à fait improvisée, pour se rendre compte sur place de la situation – une initiative de toute évidence personnelle à laquelle le gouvernement, placé devant le fait accompli, sera bien forcé d’apporter sa caution. De là, au cours de ce voyage, ses paroles extraordinaires dans la bouche d’un souverain constitutionnel, à l’adresse du Gouverneur de la Province Orientale, Pierre Leroy. Celui-ci, qui se trouve à Stanleyville devant une situation très troublée, expose que, s’il disposait de pouvoirs supplémentaires, il pourrait prendre des mesures pour ramener la calme. Et le souverain de lui dire: « Eh bien! Prenez-les. Je vous couvre « . L’obsession du devoir personnel brouille ici les rôles. » (p.186)

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